Bibliothécaire d’un soir #5: les choix d’Emmanuel Régniez

Pour notre cinquième édition de « Bibliothécaire d’un soir », vendredi 26 octobre, c’est Emmanuel Régniez, auteur de « Notre Château » aux éditions Le Tripode et libraire à la très belle librairie Ptyx de Bruxelles, qui nous rejoignait pour nous parler des livres ayant marqué sa vie de lecteur. Voici les titres qu’il nous a présentés.

Emmanuel Régniez bibliothécaire d'un soir

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Pour ceux qui ont manqué cette rencontre et/ou pour ceux qui souhaitent la prolonger, voici la liste des choix de notre bibliothécaire d’un soir ainsi que l’enregistrement qui a été fait de ses explications. A noter qu’en plus de pouvoir retrouver le podcast sur la page d’Audioville (Soundcloud), notre partenaire, vous pouvez aussi écouter la rencontre sur Youtube (juste le son, nous ne faisons pas d’enregistrement vidéo):

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– « Le Grand Meaulnes », Alain-Fournier

À la fin du XIXe siècle, par un froid dimanche de novembre, un garçon de quinze ans, François Seurel, qui habite auprès Emmanuel Régniez 01de ses parents instituteurs une longue maison rouge – l’école du village -, attend la venue d’Augustin que sa mère a décidé de mettre ici en pension pour qu’il suive le cours supérieur : l’arrivée du grand Meaulnes à Sainte-Agathe va bouleverser l’enfance finissante de François… Lorsqu’en 1913 paraît le roman d’Alain-Fournier, bien des thèmes qu’il met en scène – saltimbanques, fêtes enfantines, domaines mystérieux – appartiennent à la littérature passée, et le lecteur songe à Nerval et à Sylvie. Mais en dépassant le réalisme du XIXe siècle pour s’établir, entre aventure et nostalgie, aux frontières du merveilleux, il ouvre à un monde d’une sensibilité toujours frémissante, et qui n’a pas vieilli.

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– « Maitres anciens », Thomas Bernhard

Dans le Kunsthistorisches Museum, à Vienne, Atzbacher, le narrateur, a rendez-vous Régniez 02avec Reger, le vieux critique musical. Atzbacher est arrivé une heure à l’avance pour observer Reger, déjà installé dans la salle Bordone, assis sur la banquette qu’il occupe chaque matin depuis dix ans, face à L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Pendant une heure, le narrateur se rappelle les citations de Reger ou des conversations portant sur lui. Dans un deuxième temps, qui commence à l’heure précise du rendez-vous, c’est la parole même de Reger qui résonne dans la salle Bordone, comme sous l’effet d’une nécessité vitale. Sur le mode de la diatribe, variant avec fureur et allégresse se succèdent les thèmes (qui sont des cibles) chers à Bernhard dans cette comédie (le sous-titre de l’oeuvre) qui n’est autre que celle de l’art, des artistes, des écrivains, des compositeurs… Aux exagérations coutumières, l’auteur ajoute le mauvais goût des Hasbourg, l’institution des musées, l’autorité des maîtres anciens, l’enfance, les toilettes viennoises, les journaux, les femmes de ménage, Beethoven… Des imprécations, en une langue exaltante et libératrice, qui finissent toujours par forcer le rire au bout du désespoir. –Céline Darner

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– « Délai de grâce », Adelheid Duvanel

Chacune des très courtes proses qui composent ce recueil met en scène un personnage « différent ». Une enfant attardée lors de la rentrée des classes. Une jeune femme dont les Emmanuel 01parents ont obtenu la garde de sa fille. Un vieil homme dans un hospice. Un SDF. Tous sont ce que l’on pourrait nommer des êtres dérangés, radicalement autres, des « inaptes à la vie » dont le seul maintien dans le monde qui les entoure tient du défi permanent ou du miracle.

Grolo voulait acheter des cartouches pour son stylo à encre, mais le mot « cartouche » ne lui revenait pas à l’esprit, aussi écrivait-il au stylo à bille.

En une page, une page et demi, rarement plus, Adelheid Duvanel parvient à nous enserrer dans ces vies bancales et à nous les rendre proches. Et, en nous permettant de percevoir l’équilibre fragile qui les rend malgré tout possibles, elle nous renvoie subtilement à nos propres tâtonnements. Maîtresse incontestée de la forme courte, elle est parvenue à conjuguer dans un même écrin l’extraordinaire originalité du regard « différent » (qu’il soit celui de l’enfant, du « dérangé » ou du rêveur) et la rigueur pointilliste d’une conteuse hors pair.

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– « Le train », Georges Simenon

Emmanuel 02Quand je me suis éveillé, les rideaux de toile écrue laissaient filtrer dans la chambre une lumière jaunâtre que je connaissais bien. Nos fenêtres, au premier étage, n’ont pas de volets. Il n’y en a à aucune maison de la rue. J’entendais, sur la table de nuit, le tic-tac du réveille-matin et, à côté de moi, la respiration scandée de ma femme, presque aussi sonore que celle des patients, au cinéma, pendant une opération. Elle était alors enceinte de sept mois et demi.

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– « A la Recherche du temps perdu », Marcel Proust

«Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de Emmanuel 04madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté… Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur goutelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

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– « Nous avons toujours vécu au château », Shirley Jackson

Emmanuel 06« Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés. »

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La prochaine bibliothécaire d’un soir sera Myriam Leroy, qui viendra nous parler des livres qui l’ont marqué vendredi 28 décembre à 19h.

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