Les livres qui dérangent: « L’installation de la peur », Rui Zink

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De quoi ça parle?

La sonnette retentit dans l’appartement d’une femme vivant seule avec un enfant. Ignorant qui se trouve derrière la porte, la femme, méfiante, décide de cacher son enfant dans la salle de bains avant d’aller ouvrir. Sur le perron se trouvent deux agents du gouvernement qui l’informent de leur mission : la mise en application de la directive n° 359/13 exigeant l’installation de la peur dans chaque foyer. Faisant irruption violemment dans le salon, les deux visiteurs se lancent dans une inquiétante performance : tour à tour, ils haranguent la pauvre femme, dressant un tableau horrifique des maux de notre temps. Dans leur discours halluciné, tout y passe : crise, épidémies, catastrophes naturelles, misère sociale, guerre et torture, terrorisme… Ils agrémentent leur diatribe d’histoires effrayantes jouant sur les peurs primales de l’homme (peur de l’autre, de la maladie, de la folie…), qu’ils mettent en scène pour un effet d’épouvante maximum. Petit à petit, ils installent ainsi une violence sourde dans la pièce, entraînant la femme – et le lecteur – dans leur délire paranoïaque. Mission accomplie? Pas sûr. La peur a une vie propre, et ses ravages peuvent parfois se montrer inattendus…

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Pourquoi ça dérange?

La peur, on pense tous la connaître. Mais sait-on d’où elle vient? Est-elle propre à chaque individu ou induite par la société dans laquelle on vit? Rui Zink pose la question de l’inscription de nos peurs dans le contexte qui a concouru a les créer. Et c’est ce qui pourra déranger, la prise de conscience de la manipulation dont nous pouvons être victime, aussi bien de la part de l’état que des médias. Le règne de la peur, c’est le règne de la docilité…

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Les livres qui dérangent: « La favorite », Matthias Lehmann (BD)

La favorite Matthias Lehmann

De quoi ça parle?

Orpheline, Constance est élevée par ses grands-parents, dans une maison bourgeoise de la Brie, à l’écart du monde. Le grand-père écoute Gustav Mahler dans un fauteuil, un verre à la main, maudissant le sort qui s’est abattu sur la famille il y a bien longtemps. Un sort qui a fait de lui un lâche et a poussé sa femme, qu’il hait, à punir et à battre cet enfant pour la moindre peccadille…

(www.bedetheque.com)

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Pourquoi ça dérange?

Matthias Lehmann nous offre une histoire étrange, presque hors du temps, qui se base sur les apparences et notre propension à ne pas nous mêler de la vie des autres…

Expliquer pourquoi cette BD dérange demanderait que je vous dévoile deux ou trois retournements de situation surprenants, ce qui vous gâcherait le plaisir de lecture. La favorite est une de ces histoires dont il ne faut presque rien savoir en la débutant. Pour son côté dérangeant, il faudra donc me faire confiance.

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Les livres qui dérangent: « Aquarium », David Vann

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De quoi ça parle?

Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme.
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Pourquoi ça dérange?

David Vann s’est fait connaître par des histoires qui basculent tout à coup suite à un événement perturbant. Aquarium ne fait pas exception et pose des questions troublantes sur la transmission des devoirs et les relations parents-enfants.

David Vann s’intéresse cette fois à des héroïnes, mère et fille (sur)vivant seules, l’une encore innocente, l’autre en quelque sorte jalouse de cette innocence. La mère doit cumuler les boulots pour réussir à gagner de quoi nourrir et protéger son enfant. Cette dernière se retrouve en contrepartie obligée de se débrouiller seule la plupart du temps. Mais là n’est pas la partie dérangeante, même si cette situation bien trop commune devrait déjà en elle-même nous révolter. Ces deux femmes vivent avec des secrets qui commencent à étouffer leur quotidien et qui devront éclater au grand jour. Commencera alors une épreuve plus que pénible pour elles…

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Les livres qui dérangent: « Vulnérables », Richard Krawiec

Collection Vulnérables

De quoi ça parle?

Lorsque Madame Pike rentre du travail, elle trouve devant chez elle une estafette de police. Guidés par son mari, deux agents sont en train de constater les dégâts perpétrés dans la maison familiale. Cambriolée. Saccagée. Souillée. Le vieux couple est sous le choc. Leur fille, enceinte de neuf mois, demande à son grand frère Billy de leur venir en aide.

Quadragénaire à la vie en miettes qui n’a pas vu ses parents depuis plusieurs années, Billy revient donc en ville. Sans trop savoir pourquoi. Lui, l’ancien délinquant qui a braqué tant de maisons, se retrouve à devoir veiller sur son père et sa mère, traumatisés. Et à retourner dans la ville qui l’a vu basculer.

Partant de cette simple histoire de cambriolage, Richard Krawiec met le doigt où ça fait mal, et décompose méticuleusement les secrets troubles et les terreurs enfouies d’une famille moyenne américaine. Une plongée dans les entrailles sombres d’un pays renfermé sur lui-même, gangrené par la paranoïa et rongé par le malaise.

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Pourquoi ça dérange?

Sous des allures de drames familial, Richard Krawiec dissèque dans Vulnérables la société bourgeoise américaine et dénonce ses dérives. Billy est un petit voleur minable issu d’une famille « comme il faut ». Pourquoi en est-il arrivé là alors? L’histoire de sa vie –  qui nous sera racontée dans ce roman à travers quelques flashbacks – expliquera d’une certaine manière ce destin étonnant.

En décrivant de manière aussi cinglante les dessous d’une famille américaine, qui derrière le règne du paraître renvoyant aux voisins une image idyllique cache de lourds secrets pas très reluisants, l’auteur nous invite à nous confronter à ns mensonges et à réfléchir à ce que ceux des autres peuvent bien cacher. Une histoire qui met mal à l’aise et qui pourtant touche par sa sincérité.

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Les livres qui dérangent: « La Tanche », Inge Schilperoord

Collection la tange inge shcilperoord

De quoi ça parle?

En cette étouffante journée d’été, Jonathan sort de prison. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que lui a dit le psychologue : ce n’est pas lui qui est mauvais, ce sont ses actes. Et s’il parvient à organiser rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur. Jonathan se le promet. Il va s’occuper de sa mère asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout faire pour ne pas replonger.

Car il le sait, s’il a été libéré, faute de preuves, le psy a parlé d’un taux de récidive de 80 %. Il ne doit pas se laisser déborder à nouveau.

Or, dans ce quartier en démolition où vit sa mère, vivent aussi une jeune femme et sa fillette…

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Pourquoi ça dérange?

Avec ce roman, Inge Schilperoord nous propose de rentrer dans la tête d’un pédophile. Non par une volonté malsaine et voyeuriste, loin de là, mais pour nous aider à comprendre ce qui peut se passer dans l’esprit d’une personne qui sort de la norme sociétale et qui souffre de pulsions qu’elle doit contrôler pour ne pas commettre d’acte irréparable.

Pas de compassion, pas d’accusation. Le but de ce livre n’est pas de dénoncer ou de pardonner mais de nous aider à comprendre. Parce que diaboliser ce qu’on ne peut accepter n’aide pas à régler le problème. La Tanche n’est pas, de ce fait, un roman de tout repos. Mais il constitue une lecture forte et difficilement oubliable.

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Les livres qui dérangent: « Amour Monstre », Katherine Dunn

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De quoi ça parle?

La joyeuse famille Binewski est tout sauf banale. Ivres d’amour et nourrissant de grands projets pour leur spectacle itinérant, Al et Lil décident d’engendrer à coup d’amphétamines et de radiations la plus belle brochette de phénomènes de foire au monde. Alors, bienvenue chez les monstres : il y a Arturo l’Aquaboy, doté de nageoires et d’une ambition digne de Genghis Khan ; Iphy et Elly, sœurs siamoises et musiciennes talentueuses ; Oly, naine bossue et albinos. Seul détonne l’étonnamment normal Chick… jusqu’à ce qu’il révèle des qualités bien particulières. Pour autant, cette famille est habitée de passions bien humaines, et une terrible rivalité entre frères et sœurs ne tarde pas à menacer le bonheur des Binewski.

Amour monstre,  œuvre unique et fascinante, interroge les notions de monstruosité et de normalité, de beauté et de laideur, de sacré et d’obscène. Avec ce roman culte aux États-Unis, Katherine Dunn brise tous les tabous pour refaire le monde et nous parler d’amour. 

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Pourquoi ça dérange?

Alors que passe au cinéma le très consensuel (et historiquement mensonger) The Greatest Showman, nous vous invitons à découvrir un livre culte qui traite également des freaks et autres laissés-pour-compte de la société. Néanmoins, loin d’être une histoire « émouvante pour faire pleurer dans les chaumières », Amour Monstre nous pousse dans nos retranchements en nous faisant découvrir une famille qui recherche la déformation.

En effet, les parents de la narratrice, qui nous racontera l’histoire de cette famille atypique, ont provoqué les malformations étranges de leurs enfants, l’une étant naine, l’autre ressemblant à un poisson, les jumelles étant siamoises. Seul le dernier n’a pas de spécificité. Tout du moins c’est ce que pense la famille, jusqu’à ce que sa particularité bien étrange se dévoile.

Amour Monstre nous pousse à réfléchir à la notion de normalité mais va plus loin aussi, en nous confrontant à divers éléments perturbants, allant de l’inceste à l’apotemnophilie. On s’attache à cette famille atypique et on commence à comprendre le pourquoi du rejet de la normalité qui la caractérise…

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Les livres qui dérangent: « Ne suis-je pas une femme? », Bell Hooks

collection Ne suis-je pas une femme Bell Hooks

De quoi ça parle?

« Ne suis-je pas une femme ? », telle est la question que Sojourner Truth, ancienne esclave, abolitionniste noire des États-Unis, posa en 1851 lors d’un discours célèbre, interpellant féministes et abolitionnistes sur les diverses oppressions subies par les femmes noires : oppressions de classe, de race, de sexe. Héritière de ce geste, Bell Hooks décrit dans ce livre devenu un classique les processus de marginalisation des femmes noires et met en critique les féminismes blancs et leur difficulté à prendre en compte les oppressions croisées. Un livre majeur du « black feminism » enfin traduit plus de trente ans après sa parution ; un outil nécessaire pour tous à l’heure où, en France, une nouvelle génération d’afro-féministes prend la parole.

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Pourquoi ça dérange?

Depuis l’affaire Harvey Weinstein et le #MeToo, le débat féministe a enfin pris le devant de la scène. Néanmoins, il reste très « blanc ». En effet, de nombreuses femmes dénoncent le manque d’intersectionnalité (le fait de combiner, par exemple, le féminisme avec d’autres luttes comme celle contre le racisme, la transphobie ou l’homophobie) dans celui-ci et sont, la plupart du temps, juste ignorées. Or, qui veut égalité pour tous ne parle pas juste des hommes et femmes blancs mais de chaque être humain, en toute logique. Il est donc temps de s’intéresser un peu plus à ce que les femmes de couleur, entre autres, ont a dire du féminisme. Or, Bell Hooks est une des figures représentatives de celles-ci et Ne suis-je pas une femme? reste un classique du genre, qui a malheureusement mis (très) longtemps à être traduit (merci aux éditions Cambourakis est à leur très bonne collection « Sorcières » pour cela).

Cet essai explore la question du « black feminism » en débutant par un long chapitre indispensable et horrible sur l’esclavage. Bell Hooks rappelle – ou nous apprend – les atrocités commises envers les femmes lors de cet honteux chapitre de l’histoire de l’humanité (qui n’est pas vraiment refermé, quoi qu’on en dise). Elle s’intéresse ensuite au traitement des femmes noires dans l’Amérique du XXe siècle et pose de nombreuses questions nécessaires. Elle nous pousse à réfléchir et à voir plus loin dans la lutte pour l’égalité. Ce qui nous oblige à remettre en cause ce que nous savons du féminisme et à voir plus loin que notre propre expérience. Chose primordiale si l’on veut enfin cesser de penser qu’il n’y a qu’une façon d’être femme, qu’une forme d’oppression et qu’une solution à présenter à celle-ci. Salutaire.

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